Power Wonder / Artistes Rangers


Á Saint-Ouen se trouvent les friches Wonder, une ancienne usine de piles fermée depuis 1983. Elle reste à l’abandon jusqu’en 2013, quand une poignée de jeunes artistes, dont Alexandre Gains et Nelson Pernisco découvrent le lieu et son potentiel.

wonder2

 

“L’idée c’est toujours de remplir du vide par du mieux.”

 

Les squats sont issus de la contre-culture des années 70-80, nés de la volonté d’occuper et de faire vivre des espaces laissés vacants pour les transformer en terrains de jeux expérimentaux pour esprits créatifs. Á l’origine, ces occupations étaient illégales. Au fil du temps, devant l’intérêt évident d’avoir des lieux de création libre, les squats se sont vus légalisés, voire institutionnalisés par le secteur public comme par le privé (à ce sujet: Que sont devenus les squats ?).

Les squats permettent aussi de répondre à une autre problématique. En effet, les conditions de travail des artistes à Paris sont loin de la vie de bohème qu’on pourrait imaginer : peu d’ateliers disponibles, prix inabordables, nécessité d’avoir un emploi salarié à côté pour subvenir à ses besoins quotidiens et se procurer du matériel. Tout cela laisse peu de temps pour la création.

Le Wonder fait partie de cette nouvelle génération de squats qui tentent d’apporter une réponse efficace et équitable à ces difficultés. Ici, tout le monde a sa chance. Ce n’est pas une question de réseau, mais plutôt d’envie de s’investir pour le collectif.

Pour en savoir un peu plus, nous avons interrogé Nelson Pernisco, président du collectif Wonder.

 

Le mot ”squat” revient souvent associé au Wonder. Pourtant vous avez un statut un peu à part. Peux-tu nous expliquer plus en détails l’accord conclu avec le propriétaire des lieux ?

Avant d’arriver au Wonder nous occupions un bâtiment dans le 19ème arrondissement que nous avions rebaptisé le Point G. C’était un squat et nous y organisions toutes sortes d’événements : expositions, performances, théâtre etc. Quand le Point G a fermé, nous avons demandé au responsable de la marque Habitat de nous prêter un bout du terrain immense qu’il venait de racheter : les anciennes usines des piles Wonder. Il a accepté et on a commencé à occuper le bâtiment. C’était il y a trois ans. On a fait près d’un an de travaux avant de se sentir confortables, même si on n’a jamais vraiment arrêté d’améliorer les espaces.

On fait souvent l’amalgame avec un squat chez Wonder car on a tout retapé de nos petites mains et que l’on a récupéré le bâtiment dans un état pire que certains squats que l’on a pu essayer d’ouvrir. Mais en vrai, on a un accord tacite du propriétaire d’occuper les lieux jusqu’à ce que les travaux de démolition commencent.

 

Est-ce que ce projet est né d’une certaine idéologie du squat ou bien par la simple nécessité de vous trouver un lieu ?

Oui il y a toujours eu l’idée de dé-diaboliser le squat dans ce projet. On veut montrer qu’un lieu autogéré peut aussi fonctionner et que, parfois, l’autogestion s’organise même beaucoup mieux que certaines structures. L’idée c’est toujours de remplir du vide par du mieux. Et ensuite de réellement investir ces espaces. Chez Wonder, chaque centimètre carré est occupé par un artiste, il n’y a pas d’espace laissé au vide.

 

Est-ce que le Wonder correspond à l’image du lieu idéal?

Le Wonder répond à pas mal de critères en termes de petit paradis. Une bonne grosse usine aux murs bien épais, des espaces extérieurs où se mêlent végétation et friches industrielles, le tout proche d’une station de métro. Je ne sais pas si on retrouvera un bâtiment de ce niveau un jour. Mais, pour tout dire, le premier jour où on est arrivés on n’y croyait pas autant. Je pense que c’est d’abord le collectif (qui est béton) qui a su rendre ce lieu idyllique.

 

“On essaye de supprimer tous les intermédiaires, de la création à la diffusion”

 

En plus d’être un lieu de création, le Wonder est également un lieu d’exposition. Un grand entrepôt à l’entrée du site a été retapé pour y accueillir des événements. Ainsi tout est là, du premier au dernier maillon de la chaîne.

Il y a peu prenait place la ”FIAC de CLICLI”, une contre-FIAC bien ficelée. Quelle est votre vision du monde de l’art contemporain actuel et comment essayez-vous de positionner le Wonder par rapport à lui?

On n’a pas de haine particulière par rapport au monde de l’art actuel. Par contre, on essaye de supprimer tous les intermédiaires de la création à la diffusion avec nos artistes pour conserver un maximum de liberté et d’indépendance. Chez Wonder tout le monde est libre de participer à la FIAC ou la contre-FIAC.

 

Quels sont les évènements que vous voudriez organiser d’ici votre départ ? Y a-t-il une ligne directrice entre tous ces événements?

Plein de projets, plein d’envies, plein de choses à venir. La ligne directrice c’est juste de réaliser des choses dans le réel.

Et les gars gardent la tête sur les épaules, au Wonder, tout est question d’équilibre. “On aime partager, on aime s’amuser, mais ce lieu ça reste notre lieu de travail, on n’en fait pas n’importe quoi” rappelle Hugo, un membre du collectif. La FIAC de CLICLI d’ailleurs, laisse le souvenir d’une bonne soirée avec de la grosse musique, un bar, des gens sympas. Même si à minuit, on s’est tous dit au revoir et les portes se sont fermées, c’était vraiment bien.

La ligne directrice, c’est le travail mais toujours en s’éclatant. Tout le monde s’y met, petits frères, potes, même ceux qui sont de passage pour une heure ou deux.

Table de ping-pong, skate-park, balancelle, il y a aussi de quoi se détendre, et parfois labeur et loisir s’entremêlent. Lors de notre venue certains s’affairent à réparer un lanceur de balles de tennis trouvé le jour même dans un des recoins du bâtiment. On soude, on raccorde, premier essai tout explose, deuxième essai le moteur démarre. L’engin va lancer toute sorte de trucs, à commencer par une orange sans doute, puis des balles de peintures. Pour s’amuser ou pour créer ?

 

“On se fie surtout aux rencontres pour découvrir de nouvelles pratiques qui peuvent rassembler des gens”

 

L’esprit du Wonder, c’est beaucoup d’entraide. Au sous sol, plusieurs artistes se consacrent leur pratique au son. Comme ils n’ont pas de studio d’enregistrement, ils n’hésitent pas à mettre en commun leurs espaces personnels de manière à assembler un studio éphémère, dont “chaque atelier serait une cabine différente” nous explique Guillaume, un membre musicien du collectif.

Cette mise en commun des ressources est au centre du mode de vie du collectif. Ensembles, ils ont construit plusieurs infrastructures consacrées à différentes disciplines. Tous les membres du collectif peuvent s’en servir et ainsi s’essayer à de nouvelles pratiques sans avoir à s’équiper lourdement. Ces infrastructures peuvent également être louées à qui en fait la demande, afin d’avoir accès aux outils nécessaires à la réalisation des projets.

Le Wonder s’est peu à peu doté d’infrastructures comme un atelier de sérigraphie, de tatouage, y en a t-il d’autres ? A qui sont-elles destinées ? Que voudriez-vous encore développer si vous en aviez l’occasion ?

Oui, il y a aussi l’atelier bois métal, poumon du bâtiment qui regroupe beaucoup de pratiques.

Bien sûr, on aimerait continuer et on va le faire ! On n’a pas une liste prédéfinie d’objectifs à atteindre en termes de reconversion d’espaces, on a tous des envies, mais on se fie surtout aux rencontres pour découvrir de nouvelles pratiques qui peuvent rassembler des gens.

Ce sont les rencontres qui stimulent en permanence le groupe et nous poussent à revisiter notre lieu encore et encore. Du coup, on a aussi consacrer un atelier pour accueillir des artistes étranger pendant un mois.

 

De manière paradoxale, vous construisez ici des structures durables alors que le Wonder est censé être un espace éphémère. Comment percevez-vous cette deadline et comment son existence intrinsèque joue-t-elle sur l’évolution du lieu ?

L’éphémère est fatiguant mais essentiel. Sans lui, le projet ne serait jamais allé aussi loin. Le fait d’avoir toujours eu le couteau sous la gorge nous a motivés à vivre chaque instant comme les derniers et à pousser le bâtiment au maximum pour le célébrer en permanence.

Rien ne peut gâcher la fête. La fin approche, et alors ? Ce n’est pas grave, il faut avancer, continuer,  travailler dans de bonnes conditions même si ce n’est pas pour longtemps. C’est pour cela qu’à un mois du départ, ils continuent d’optimiser leurs infrastructures.

 

“Et on continuera autre part quand ici il n y a aura plus que des gravats”

 

Pendant des années, les sols de l’usine ont été pourris aux métaux lourds. Aujourd’hui, une désintoxication s’impose. Pourtant, au-delà du lieu, lorsque chaque pierre de l’usine se sera effondrée, lorsque chaque mur sera tombé et que ce qui fut ne sera plus, les acteurs et témoins de l’aventure resteront et avec eux, la volonté de continuer.

Au final, qu’importe la date de l’expulsion, le lieu physique compte moins que tout ce qui s’y est passé et ce qui y a été créé. Comme convenu, ils partiront en temps voulu. La pétition qu’ils font circuler ne demande même pas de leur permettre de prolonger leur occupation. Ce qu’ils veulent c’est trouver une solution pour que l’esprit du Wonder perdure.

Que voudriez-vous ajouter sur le Wonder ?

Je pense que ce sont des lieux importants pour une ville et qu’ils méritent de se perpétuer. Alors on ne va pas lâcher l’affaire et on continuera autre part. Mais le mieux serait encore que tous ceux qui aiment le Wonder commencent à inventer leur propre Wonder car il reste un paquet de friches industrielles vacantes en région parisienne.

Loin d’être la seule structure de ce type, il s’est créé en Ile-de-France tout un réseau assez dynamique grâce à ces jeunes artistes surmotivés et ces friches abandonnées. On trouve par exemple, entre autres, La Petite Maison, Le 59 Rivoli, ou encore l’Amour, pour lequel les juges ont fait preuve d’humour en fixant  leur date d’expulsion au 14 février.

Le Wonder, les squats en général, d’autres en parlent. Voilà quelques articles pour les curieux:

Il nous reste une chose à ajouter. Votez Wonder ! Signez la pétition, suivez-les, participez aux événements et parlez-en autour de vous. Qui sait, ils auront peut être besoin d’un coup de main quand il s’agira de retaper leur prochaine usine, immeuble ou entrepôt.